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« I FEEL GOOD »


ENTRETIEN AVEC JEAN DUJARDIN

Que connaissiez -vous de Benoît Delépine et de Gustave Kervern avant de travailler avec eux?

Je connaissais Groland, bien sûr, et j’avais vu quelques-uns de leurs films, dont Mammuth  et Le Grand Soir. C’est d’ailleurs à l’occasion de la présentation à Cannes du Grand Soir , en 2012, que je les ai rencontrés. Dès ce moment nous nous étions promis de travailler un jour ensemble… Sur le tournage d’I Feel Good, j’ai retrouvé ce que j’apprécie chez eux depuis longtemps: une liberté de ton , subversive et poétique, qui s’exprime à l’intérieur d’un cadre fermement défini. Le cinéma de Benoît et de Gustave possède le sens de l’artisanat. C’est je crois, une qualité devenue rare aujourd’hui.

Au centre d’I Feel Good il y a un village Emmaüs situé non de Pau…

La découverte du village a été merveilleuse. L’endroit lui-même, mais aussi et surtout les compagnons qui y vivent, et la personne grâce à qui ce lieu existe: Germain. La situation aurait pu ne pas être simple et pourtant elle l’a tout de suite « t »: le tournage s’est fait de façon très chaleureuse et en grande proximité avec les gens qui vivent là.

Pendant un week-end un peu avant le tournage, j’ai pu découvrir le village , Pau, les alentours…Sans ce lieu il n’y aurait peut-être pas de film. Celui-ci, du moins, aurait été différent. Une partie importante de l’inspiration de Benoît et de Gustave vient du village: un entrepôt, une maison renversée, un wagon, tout cela donne des idées…

En quoi leur méthode vous a t-elle paru particulière? C’est la première fois que vous travaillez avec un duo de cinéastes…

J’ai admiré l’écoute et le respect qui existent entre eux. Ils se tiennent tous les deux derrière l’écran de contrôle. D’une certaine manière ils travaillent plus à l’oreille qu’à l’image, en tout cas quand ils ont trouvé le cadre. Ils s’écoutent et se regardent, pour être sûrs d’avoir obtenu ce qu’ils cherchent.

Ils sont complémentaires. Benoît peut avoir des fulgurances, décider soudain de changer une scène parce qu’il a trouvé quelque chose qui lui paraît plus drôle et qui , souvent, l’est! Gus , lui, est plus dans l’humain, les personnages: c’est dans les coins que ses interventions sont  décisives . Benoît et Gustave, c’est connu, ne font pas de champ contrechamp. Le texte, lui, est très écrit, et il peu être assez fourni. Dans le même temps, une idée ne cesse d’en chasser une autre. Il faut donc être très disponible, savoir s’adapter en permanence. Il le faut toujours au cinéma, mais encore plus avec eux! Ce qui est à la fois stimulant et éreintant. Pendant les quinze derniers jours du tournage, je ne dormais plus: mon cerveau était en ébullition constante, à cause de ce mélange spécial d’écriture et d’improvisation.

Dans I Feel Good vous apparaissez un peu vieilli, abîmé, différent de l’image qu’on a de vous…

C’est vrai. Et cela ne me gêne pas du tout. Au contraire. Je n’ai de toute façon aucun problème avec mon image. J’ai l’impression de la flinguer à chaque fois…J’ai besoin de ressembler au personnage, pas de me ressembler. C’est très volontiers que je me suis malmené, que je me tiens mal, me coiffe mal…J’ai pris du poids, je me suis voûté. I Feel Good estr un film sur des cabossés et Jacques en fait partie, même s’il se pense très différent. Et puis il me semblait d’autant plus important de bousculer la confiance de Jacques, d’y introduire de la fragilité…

Jacques tranche-t-il selon vous avec les personnage que vous avez l’habitude d’interpréter?

L’expérience de ce film a  particulière en raison du mélange de précision pointue et de liberté, mais le personnage, lui, ne tranche pas tant que ça avec mes habitudes. J’ai souvent joué les imbéciles lunaires qui ont l’obsession de réussir, parlent trop vite, ne réfléchissent pas et se prennent les pieds dans le tapis, tout en tenant des propos un peu transgressifs dont ils n’ont pas toujours conscience...De Brice de Nice à OSS117 à Jacques, il y a un cousinage. Je me suis senti très vite à la maison,. Jean-François Halin, qui a coécrit OSS , a travaillé avec Benoît aux Guignols de Canal+, et j’ai retrouvé des choses communes à l’un et l’autre. Je garde aujourd’hui avec moi des phrases de Jacques, comme j’en garde certaines d’OSS…

Comment s’est passée la collaboration  avec Yolande Moreau qui joue votre soeur, Monique?

Je ne connaissez pas Yolande, ou à peine, même si elle tenait un rôle dans le premier film où j’ai joué, bienvenue les rozes. Mais nous n’avions pas de scène ensemble… Yolande prend plaisir à tourner mais elle aime aussi , ensuite, retourner à sa vie. Elle se protège beaucoup de ce point de vue. Je crois que notre rencontre s’est notamment faite à cet endroit. Nous partageons tous les deux une forme de pudeur qui a facilité notre collaboration. L’un comme l’autre nous savions  que le plus important, c’était le et  son aventure collective;

Comment résumeriez-vous le propos politique , humaniste d’I Feel Good?

I Feel Good est un film qui dépasse la comédie : je le vois comme une « dramédie » au sein de laquelle la forme et le fond ne cessent de résonner. Et c’est justement ce qui m’intéresse, le double fond, quelque chose qui porte au delà des bons mots…

Pour résumer ce ^propos, je ne parlerais pas de l’opposition entre deux mondes, l’ancien et le nouveau, ce serait trop caricatural… Je crois que Benoît et Gustave ont simplement voulu mettre en forme ce qui se dégage du village Emmaüs . I Feel Good est très fidèle  à l’esprit du lieu. Celui-ci y apparaît comme une loupe, ou comme un rappel qui vaut pour le monde où nous vivons. Il faut bien voir qu ‘I Feel Good n’invente rien ! Benoît et Gustave se contentent de balancer un chien fou dans un univers qui existe, qui fonctionne très bien et qui est un modèle de vie, d’entente , de société auto-gérée…C’est quand même une chose assez admirable par les temps qui courent!

ENTRETIEN AVEC YOLANDE MOREAU

Que saviez-vous des centres Emmaüs avant de tourner I Feel Good?

Un certain nombre d’objets et de meubles qui se trouvent chez moi viennent de là… Il y a un beau centre pas loin de  l’endroit où je vis. J’aime bien le recyclage. Je connaissais donc déjà Emmaüs d’assez près. Mais je n’avais jamais vu de centre aussi grand que celui du film. Germain, qui l’a créé, a une philosophie et un tempérament, un charisme que j’admire. J’ai été marquée par notre rencontre, mais aussi par celle de sa femme et de ses filles. Germain est guidé par une utopie qu’il a su rendre possible. Il n’est donc pas si utopiste que ça! Et le film le montre très bien.

Votre personnage, Monique, fait le lien entre deux utopies, celle du village et celle du communisme, en laquelle croyaient ses parents, et dont la mémoire ressurgit à l’occasion du voyage en Bulgarie…

Oui. Peut-être l’utopie des parents de Monique n’a-t-elle fait que se transformer pour donner lieu à celle qui est appliquée dans le village… Je ne sais pas. Ce n’est sans doute pas aussi simple que cela. Il y a bien sûr des déçus du communisme, ils sont nombreux, mais une forme possible d’utopie persiste malgré tout, des associations, des regroupements : quoi qu’il arrive, on continue de croire au gens.

A ce propos, comment avez-vous travaillé avec le « groupuscule », comme l’appellent Benoît Delépine et Gustave Kervern, qui fait le voyage en Bulgarie?

C’est un groupe constitué de personnalités très différentes les unes des autres, mais qui n’en possède pas moins une unité. On y trouve aussi bien un acteur connu comme Lou Castel que Jean-François, qui n’est pas un acteur mais qui s’est occupé longtemps des repas sur les tournages de Benoît et de Gustave, et que je connaissais donc déjà. On pourrait parler de gueules cassées, mais je n’aime pas cette expression. Faut-il dire que ce sont des gens de tous les jours, comme les Deschiens l’étaient déjà? C’est à peine mieux… En tout cas j’ai pris grand plaisir à les découvrir et à travailler avec eux.

Et avec Jean Dujardin, comment s’est passée votre collaboration?

De très belle façon. Je n’avais jamais travaillé avec lui. Jean m’amuse. On ne s’attend pas forcément à le retrouver dans un rôle comme celui de Jacques, et ce « contre-emploi » me plait beaucoup. Jean est un bosseur qui fait son travail comme un artisan. J’aime ça. ce n’est pas une grande gueule. Il est gentil avec tout le monde. C’est un bon compagnon de travail. Que demande le peuple?

C’est la troisième fois que vous travaillez avec Benoît Delépine et Gustave Kervern, après Louise-Michel et Mammuth…

Oui, et cette fois j’interprète un personnage bipolaire. Monique est très attachée à son frère et en même temps elle lui en veut de mener la vie qu’il mène. Je trouve cela parfaitement logique et je le comprends très bien. D’un autre côté, j’étais un peu inquiète à l’idée de devoir passer en un instant du rire aux larmes. J’aime qu’on s’attache aux personnages que j’interprète. Il fallait donc éviter de décrédibiliser Monique, faire en sorte qu’elle ne se limite pas à délivrer un discours ou une pensée… J’ai beaucoup réfléchi et travaillé à tout cela avant le tournage. Si les mots sont importants dans un rôle, ils peuvent aussi me faire un peu peur. Je me suis efforcée, comme  toujours d’ailleurs, de penser à ce qu’il y a en-dessous des mots de Monique, afin que tout ce qu’elle dit soit intégré à son personnage.

Louise-Michel date de 2008: en dix ans, comment le cinéma de Benoît Delépiune et de Gustave Kervern a t-il évolué, selon vous?

Certaines choses que j’aime chez eux et dont je me sens proche depuis longtemps n’ont pas bougé: ils restent subversifs, ils continuent de traiter de sujets graves avec légèreté, sans avoir l’air d’y toucher. Ici ils parlent d’utopie- d’utopie possible!, mais aussi de la société actuelle obsédée par l’apparence, le pouvoir et l’argent. I Feel Good pourrait être un film plein de bons sentiments, or ce n’est pas le cas, notamment à cause de leurs trouvailles, de leur façon de réaliser… Je pense à cette assiette où deux personnes sont dessinées et que la soupe vient recouvrir à deux reprises. Ou encore aux moments où ils me filment de dos , ce qui est assez culotté, dans le bon sens du mot. Si on veut parler d’évolution , Benoît et Gustave sont sans doute plus confiants aujourd’hui qu’il y a dix ans, mais dans l’ensemble ils restent très audacieux et assez cinglés.